Patrice Flichy : « La question du sens au travail s’est toujours posée »

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Patrice Flichy : « La question du sens au travail s’est toujours posée »

Interview du sociologue Patrice Flichy par Julia Zimmerlich – Le Monde – 09/05/2019

Patrice Flichy : « La question du sens au travail s’est toujours posée »

Le sociologue Patrice Flichy, spécialiste de notre rapport au travail, participera aux Rencontres économiques et sociétales d’Occitanie, le 14 mai à Montpellier.

Par Julia Zimmerlich Publié le 07 mai 2019

Patrice Flichy est professeur émérite de sociologue à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Dernier ouvrage paru : Les Nouvelles frontières du travail à l’ère numérique (Seuil, 2017).

Comment se définit le travail aujourd’hui ?

C’est bien plus que le salariat. La rupture du capitalisme a été de séparer un travail professionnel salarié de ce que j’appelle l’« autre travail », qui recouvre loisirs, passions, bricolage, jardinage, cuisine… Avec le numérique on retrouve cette idée de continuum entre les tâches professionnelles et l’« autre travail ». Sur les plates-formes, chaque individu peut nouer des contacts avec des pairs inconnus et distants, mobiliser de nouvelles compétences acquises par autodidaxie. Autant d’expériences et de compétences que l’on peut réutiliser dans son activité salariée. Les frontières deviennent plus poreuses. Plutôt que de nous libérer du travail, nous tentons de libérer le travail.

Certaines entreprises ont du mal à recruter des jeunes diplômés, en quête de sens dans leur travail. Le numérique y est-il pour quelque chose ?

La question du sens au travail s’est toujours posée. Dans la culture ouvrière, il y avait un sentiment d’appartenance très fort, une culture de la réalisation de l’objet technique. Aujourd’hui, on est dans une société où les emplois de service dominent. Les emplois industriels font face à l’automatisation. Là où l’ouvrier avait un rapport direct à la matière, aujourd’hui il est face à des systèmes qu’il doit surveiller.

La nécessité de produire de plus en plus vite et l’intensification de la concurrence ont sacrifié le travail bien fait

Au lieu de parler de sens, je préfère parler d’investissement ou d’engagement dans le travail. Dans de nombreux champs de l’économie, la nécessité de produire de plus en plus vite et l’intensification de la concurrence ont sacrifié le travail bien fait. C’est l’un des grands reproches qui sont faits aujourd’hui par les salariés, et c’est la source de nombreuses insatisfactions : on n’a plus le temps de bien faire les choses. Or on sait que c’est une dimension essentielle de l’investissement dans le travail.

Ce qui a changé aussi c’est que le compromis salarial n’est plus le même. On acceptait un travail moyennement satisfaisant contre la promesse d’une sécurité et d’une rémunération stable. Aujourd’hui, lorsque les jeunes entrent sur le marché du travail, ils savent qu’ils vont enchaîner les CDD avant d’espérer décrocher un CDI. Face à cet itinéraire très précaire, beaucoup font le choix de l’indépendance, tout aussi précaire, mais source d’un sentiment d’autonomie.

Dans votre livre vous parlez d’un grand désir de réalisation et d’affirmation de soi de la part des travailleurs…

Oui, cette demande d’autonomie est considérable. Elle est liée à l’absence de démocratie dans l’entreprise. Les travailleurs sont peu consultés, peu associés à l’organisation du travail, et souhaitent une modification majeure des règles du jeu dans l’entreprise. Dans une enquête réalisée par la CFDT, un quart des salariés estiment qu’ils travailleraient mieux « sans chef », et près des deux tiers que la hiérarchie ne leur apporte rien. Aussi, les trois quarts d’entre eux souhaiteraient avoir plus d’autonomie.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le travail indépendant suscite un tel engouement. Le numérique apporte les moyens de mettre en place cette revendication. On voit ainsi apparaître de nouvelles formes de travail extérieures au salariat qui permettent à des outsiders, à des amateurs en voie de professionnalisation de court-circuiter largement l’organisation des professions : chauffeur VTC, livreur à vélo, plombier ou jardinier amateur, logeur Airbnb, etc.

Sommes-nous tous égaux face à ces nouvelles formes de travail ?

Non, pour les développeurs Web ou les professions intellectuelles, le statut de free-lance est très positif. Mais pour les ouvriers et les employés, les opportunités du travail ouvert sont beaucoup plus restreintes. Les chauffeurs d’Uber sont un bon exemple des ambivalences du numérique. Ils apprécient cette autonomie, de travailler simultanément pour plusieurs employeurs. Il y a chez eux un non-attachement à l’employeur.

Mais il est urgent que ces travailleurs aient les mêmes droits sociaux que les salariés, notamment pour être couverts en cas d’accident du travail ou de chômage. Il est fondamental que ces travailleurs puissent s’organiser. C’est uniquement à travers les organisations de travailleurs et la prise en compte des conflits sociaux que les droits augmentent.

Les Nouvelles Frontières du travail à l’ère numérique, de Patrice Flichy, Seuil, 2017, 432 pages, 24 €

Article sur le site du Monde

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