Le « flex office » et les stratèges du canapé

Ressource

Le « flex office » et les stratèges du canapé

Article de Nicolas Santolaria – Le Monde – 11/01/2019

Le « flex office » et les stratèges du canapé

Ne pas disposer d’un bureau personnel et chercher chaque matin un endroit où s’installer en arrivant au bureau : cette organisation « flexible » de l’espace de travail peut inciter à se sentir… comme chez soi.

Par Nicolas Santolaria

L’un des risques dans la liberté de choisir l’endroit où l’on s’installe pour travailler, c’est la tendance à vouloir se réserver « la meilleure place ».
L’un des risques dans la liberté de choisir l’endroit où l’on s’installe pour travailler, c’est la tendance à vouloir se réserver « la meilleure place ». Sean Prior/Wavebreak Media / Photononstop / Sean Prior/Wavebreak Media / Photononstop

Il y a quelques années de cela, alors que je ­travaillais dans un magazine culturel, j’avais pour spectacle quotidien un collègue ayant transformé son bureau en nouveau chez-lui. Après son divorce, profitant du climat libertaire ambiant qui régnait dans l’entreprise, il avait rapporté un vaisselier et un canapé dans le box vitré qui lui servait désormais de garde-meubles en même temps que de mini-loft. Sa vie ­tenait alors tout entière dans ces 6 m2.

Cette version extrême de présentéisme pourrait bientôt être rendue impossible par les nouvelles formes d’organisation du travail. Dans les locaux de l’agence de publicité BETC, inaugurés à Pantin, en 2016, le salarié n’a pas de bureau attribué. Il récupère ses affaires dans l’équivalent d’un casier de piscine le matin et s’installe où il veut. « Chez nous, l’indice de présence est beaucoup moins important qu’ailleurs, explique Bertille Toledano, présidente de BETC. Mais cette organisation comporte des inconvénients : le fait que les gens s’installent où ils veulent rend difficile le débrief à la volée. Chaque rencontre doit être programmée et devient dès lors un moment pleinement consacré au travail. La limite du “flex office”, c’est qu’il laisse peu de place à l’échange improductif. »

« Beaucoup de gens finissent par se poser au même endroit. Moi, j’arrive à 9 heures pour ne pas me faire voler la place que j’aime bien, avec vue sur le canal. » Jules, concepteur-rédacteur chez BETC

« Ces nouvelles formes d’organisation risquent d’étioler la vie du collectif », ajoute le docteur Philippe Rodet. Intermittent, le regard hiérarchique en devient alors d’autant plus ­pesant. « C’est l’horreur quand ton chef vient soudain s’asseoir à côté de toi », confie Jules, concepteur-rédacteur chez BETC. Dans ce vaste univers peuplé de « clans » (dixit Jules), imperceptiblement s’installe un nouveau rapport propriétaire à l’espace – et le présentéisme peut s’en trouver revivifié. « Même si on ne peut plus mettre de boules de Noël sur son bureau, et que c’est un peu impersonnel et froid, beaucoup de gens finissent par se poser au même endroit. Il y a par exemple le type qui squatte toujours le canapé. Moi, j’arrive à 9 heures pour ne pas me faire voler la place que j’aime bien, avec vue sur le canal », confie Jules.

Plutôt agréable aux dires de ceux qui la pratiquent, cette nouvelle organisation pourrait s’apparenter à une sorte de cocooning ­entrepreneurial, dont il faut apprendre à se méfier. « Comme tu as tout sur place, de la bibliothèque au potager, tu pourrais y passer ta vie. Le soir, il y a des concerts, tu bois des coups, l’ambiance est sympa et, quand tu rentres chez toi, il est 22 heures », ajoute Jules. Au moins, ce néo-présentéisme a-t-il une dimension hédoniste que la proto-version n’avait pas.

Article sur le site web du Monde

Partagez !Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someone
Le présentéisme coûte plus c… 12 janvier 2019 « Encourager le présentéisme… 12 janvier 2019