Co-auteure de « C’est le bazar et c’est tant mieux ! »

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Co-auteure de « C’est le bazar et c’est tant mieux ! »

Christel Bisiau

Chritel Bisiau nous parle de son parcours professionnel et de son approche de coach. Avec un point commun : la volonté d’être utile et de donner à chacun, dans son individualité, la place qu’il mérite. Une approche structurée par sa connaissance de la Gestalt.

Professionnelle des Ressources Humaines pendant presque 20 ans, Christel Bisiau est devenue coach en 2009. Elle a participé, en 2017, à un ouvrage collectif « C’est le bazar et c’est tant mieux ! La Gestalt, levier de l’engagement dans l’entreprise » Editions Afnor. Un ouvrage qui allie témoignages de praticiens et apports théoriques sur la Gestalt. Manager l’enchanteur a eu envie de la rencontrer et d’inaugurer avec elle nos entretiens au format long, pour le plaisir de l’échange et de la compréhension mutuelle.

Alors Christel, vive le bazar ?

Je ne sais pas si je le dirais ainsi ! Ce qui est certain c’est que je vois dans le bazar une opportunité pour se révéler, réaliser des choses inédites pour gagner en liberté, en autonomie, trouver sa place, transmettre et grandir ensemble. Le bazar, que l’on ne choisit pas toujours…encore qu’il faille parfois se poser la question de sa part de responsabilité dans la situation…vient nous chercher dans notre capacité à ne pas subir les événements mais à choisir la réponse la plus appropriée pour se retrouver sujet créateur et créatif.

Et comment bien vivre ce bazar ?

Justement, notre ambition à l’origine de ce livre a été de partager avec tous les acteurs de l’entreprise notre expérience de coach, de formateur et de médiateur gestaltiste. Et ce de manière concrète et vivante. L’envie aussi de montrer une utilisation de la Gestalt différente de la psychothérapie, qui permet de remettre de l’humain et du lien dans le monde professionnel. Nous avons donc raconté 15 histoires vraies, dans l’espoir que nos lecteurs se reconnaîtront dans l’une ou l’autre d’entre elles et qu’ils pourront mieux vivre… le bazar ambiant !

Concrètement, ce livre est le résultat de 2 ans de travail au sein de notre association, la S2CG (Société des Coachs et Consultants Gestaltistes) et a été co-écrit de manière collaborative par 15 de ses membres.

Quelle a été votre propre expérience ?

La Gestalt a été mon oxygène. J’y ai vu une issue à ce que je vivais.
Dans mes fonctions de Ressources Humaines, j’étais responsable de la mise en oeuvre d’un plan social sur 3 ans et qui en a duré…5. Et je ne voulais pas traîner cela comme un boulet pendant des années. Mon enjeu, et celui de notre équipe, était de retrouver notre énergie de « Sujet » créatif, autonome et non pas celle du statut d’« Objet » qui subit. J’avais l’intuition que nous pouvions transformer cet événement en opportunité d’apprentissage.
L’approche gestaltiste m’a permis de sentir ce qui était juste et bon pour moi en partant de quelques questions très simples à énoncer et que l’on pose peu ou pas dans l’entreprise : « quel est mon désir ? Qu’ai-je envie de vivre ? Que suis-je prête à assumer ? » Les réponses à ces questions ont ouvert un espace d’ajustements créateurs avec mes collègues. Dans ce même temps, ce choc émotionnel a éveillé ma conscience. J’étais RH depuis le début de ma vie professionnelle et c’est à ce moment-là, dans cette situation, que j’ai compris que j’avais envie de vivre autre chose mais sans vraiment savoir quoi ni comment. Je sentais juste que tout ce que nous pratiquions en terme de management jusqu’à présent serait inopérant pour gérer ce plan. En découvrant la posture gestaltiste dans l’organisation, j’ai réalisé que je la pratiquais déjà mais de manière aléatoire, imparfaite… Lorsque je l’ai découvert, quelque chose en moi s’est ouvert : « Oui c’est ça ! c’est exactement ça dont j’ai besoin et dont nous avons besoin ».

Est-ce que cette démarche fait aussi sens pour les managers ?

Oui. Je les vois se débattre dans la complexité, les jeux de pouvoirs, la croyance qu’ils n’ont pas les moyens d’agir autrement, la peur de perdre leurs jobs s’ils vont à la confrontation.
Ils font de leur mieux. Mon analyse est qu’ils souffrent précisément parce qu’ils apportent toujours la même réponse managériale aux situations alors même que l’environnement a changé et requiert agilité, souplesse, acceptation de l’imperfection, de l’incertitude ! C’est là que la démarche gestaltiste a toute sa pertinence en permettant de faire l’expérience d’une autre posture.

Vous rencontrez beaucoup de managers qui sont en phase avec cette approche ?

Oui bien sûr j’en ai rencontré et j’en rencontre dans les équipes que j’accompagne ! Heureusement !! sinon je serais désespérée !! 😊

Ils sont porteurs de cette nécessité de réconcilier ce qui paraît opposé aujourd’hui : bien-être et performance/ confrontation et alignement/ masculin et féminin. Plusieurs choses les caractérisent. Ils donnent le sens en partant de leur désir et non pas de l’injonction du « il faut que nous faisions, organisions, blablabla… ». Ils accordent leur confiance à leurs collaborateurs. Ils sont ouverts à la nouveauté…ce qui ne veut pas dire une confiance aveugle ni laisser faire n’importe quoi. Ils acceptent de ne pas tout savoir, de ne pas tout contrôler. Ils sont alignés, cohérents et la plupart du temps exemplaires.

Certains n’ont pas besoin d’être convaincus, ils portent cette vision humaniste en eux. D’autres sentent que c’est vers cela qu’il faut aller mais ne savent pas comment car ce n’est ni leur style, ni leur culture professionnelle… pourtant ils osent ! Et ça c’est vraiment top !

Dans votre entreprise, en plein plan social, quelle a été la réaction des managers quand vous avez commencé à leur parler d’une approche inspirée par la Gestalt ?

Les réactions ont été variables. Au départ il y avait 2 personnes convaincues, mon patron et moi. Certains membres du Codir ont vite compris le sens de la démarche, d’autres disaient ne pas voir le sens ni comprendre ce qui était attendu d’eux. C’est notre patron qui a tenu le cap pour que les résistances soient exprimées, accueillies, respectées et traversées, permettant de mettre en place un dispositif innovant.

Quelle a été concrètement un des apports de la Gestalt ?

Le fait, par exemple, que chacun puisse s’exprimer, dire comment il vivait cette situation. Cela nous a fait prendre conscience que nous étions tous touchés et concernés. Ce qui a soudé notre équipe c’est précisément cette partie d’expression où chacun pouvait se dire, se montrer dans sa vulnérabilité. Dans un univers industriel et très masculin, ce n’était pas gagné ! Ce que notre patron nous a permis de vivre, à travers cet accompagnement, c’est d’être qui nous sommes et d’affronter les crises ensemble, chacun avec nos singularités, et non les uns contre les autres. Bien sûr tout n’était pas rose. Quelques uns sont restés sur la réserve, ont suivi parce que ce n’était pas négociable. Il y avait des tensions, encore quelques non-dits. Mais nous les avons limités je crois et avons su aller au-delà. Pour moi, cela a été un apport fondamental.

Que recommanderiez-vous à un manager qui serait intéressé à mieux comprendre la Gestalt ?

De venir aux cafés du bazar que que je lance avec une collègue ! De lire notre livre bien sûr, de faire un stage de découverte dans une des écoles et de me rencontrer ! 😊

Pourriez-vous partager ici quelques principes de la Gestalt ?

Plus que de principes je parlerai d’une philosophie existentielle, une manière de concevoir les rapports de la personne et de son environnement. Elle met l’accent sur la prise de conscience de l’expérience actuelle et réhabilite le ressenti corporel et émotionnel.
La Gestalt est une approche holistique, qui s’est développée à partir des années 50, qui vise l’intégration des 5 dimensions de l’homme : sociale, affective, spirituelle, corporelle et émotionnelle.
Le gestaltiste porte son attention sur ce qui se passe à la « frontière contact » entre l’organisme (la personne) et l’environnement (les autres, la situation, etc…) En ce sens, la Gestalt observe l’homme dans son écosystème et comment il s’y ajuste de manière créative…ou pas.
Un autre des piliers de la Gestalt est l’appui sur l’existentialisme qui prône la responsabilité de nos choix et de nos évitements, notre rapport aux 5 conditions existentielles que sont la finitude, la solitude, l’imperfection, la responsabilité et la quête de sens, auxquelles nous sommes confrontés dans notre vie y compris professionnelles, même si ce n’est pas ainsi qu’on les nomme ni ne les aborde aussi clairement.

La Gestalt fait la part belle au ressenti, à l’émotion. N’est-ce pas en total décalage avec les systèmes de pilotage actuels qui développent l’idée que ce qui ne se mesure pas (notamment en gains financiers) n’existe pas ?

Cela m’étonne toujours effectivement qu’il faille argumenter sur ce point

Mon point de vue est qu’il y a encore une forme de déni d’une réalité émotionnelle indissociable de notre nature humaine… et en même temps l’émergence d’une prise de conscience. Depuis notre plus jeune âge nous apprenons que le calcul rationnel détermine la prise de décision équilibrée, que dominer les émotions évite d’altérer le jugement. Merci Descartes !

Alors même que les émotions sont nécessaires à notre pensée, à la planification de nos actions et à la prise de décision, les neurosciences affectives viennent conforter la réhabilitation des émotions. Comment ? Pour faire court, de la naissance à environ 3 ans, c’est la partie limbique du cerveau qui se développe, siège des sensations, des émotions, du lien, afin d’assurer la survie psychique et sociale du bébé. Sa manière de créer le lien à l’autre passe ainsi par les sensations, le regard, la prosodie, le toucher. Ces modalités de contact vont être « engrammées », un peu comme un disque dur, pas accessible à la conscience. La partie corticale va progressivement se développer avec l’acquisition du langage, la pensée abstraite et la conscience de soi.
Dans notre culture et notre éducation, cette partie rationnelle, analytique va être encouragée jusqu’à devenir dominante. Peu à peu, nous occultons la dimension émotionnelle, sensorielle dans notre vie professionnelle. Nous sommes comme coupés d’une partie de nous-même qui souvent n’a pas été encouragée, développée, autorisée. Mais c’est là ! Et cela nous agit, comme à l’insu de notre plein gré, comme dirait les Guignols !

La Gestalt en organisation consiste  à rétablir un équilibre dans « l’utilisation » de nos fonctions cérébrales, ne plus être agis par nos émotions, nos sensations, mises au placard mais les laisser s’exprimer, en apprenant à les réguler. Cette réhabilitation s’observe dans les organisations à travers l’émergence des processus collaboratifs, du co-developpement, de la créativité, l’innovation. Ces mouvements font appel à l’intuition, au désir, au centrage sur une qualité de présence ici et maintenant, autre concept signifiant en Gestalt. Ce mouvement de ré-équilibrage et d’intégration est en cours dans la société avec le boom de la pleine conscience, de la floraison d’ouvrages sur le lâcher-prise, la gestion des émotions, le moment présent, etc…

Quelques conseils de lecture pour ceux qui voudraient aller plus loin ?

La 4ème partie de notre ouvrage « C’est le bazar… »  explicite certain des concepts de la Gestalt. (cf. article LinkedIn sur le sommet de Davos 2017)
Ils peuvent aussi se référer à l’ouvrage de Serge Ginger, « La Gestalt,  l’art du contact » ou « Comprendre et pratiquer la gestalt-thérapie » de Chantal Masquelier-Savatier.

Certaines de mes publications sur Linkedin peuvent aussi leur être profitables.

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Explorer l’imme… 13 mai 2018